Fragment: Gustave Somville, Vers Liège. Le chemin du crime. Août 1914

Gustave Somville, Vers Liège. Le chemin du crime. Août 1914, Paris 1915 p. 178, 185-186, 189-194

Verslag van de executie van enkele inwoners vanBlegny aan het begin van de Eerste Wereldoorlog door de oprukkende Duitse troepen in België, Blegny, waaronder twee verre familieleden Gaspard Hackin en Léopold Hackin.

« Le 12 août, des Allemands viennent occuper la maison Hackin, sur la place de l’église, trainent les meubles dehors et s’amusent àjouer du piano pendant que les troupes passent. D’autres pénètrent dans la maison communale et brisent ou déchirent tout; de même dans les deux écoles. Le cimetière n’est pas plus respecté. Les caves de M. Garsoux, marchand de vins, sont complètement vidées, malgré la défense du colonel. » pag. 178

« La seconde série criminelle se place neuf jours plus tard. Le 16 août, c’est le régiment 64 qui sévit. Durant la nuit précédente, des coups de feu qui, assurément, ne provenaient pas, ne pouvaient provenir des habitants, avaient été tirés. Le matin, les Allemands alignent contre le mur de l’église quatre victimes ; ils les placent dans l’espace compris entre le second et le troisième contrefort de gauche, où l’’on peut voir la trace des balles qui ont entamé les pierres. Ces fusilles sont: Le bourgmestre, M. Ruwet; Le curé, M. Labeye; Gaspard Hackin et Léopold Hackin. 

Ces deux derniers, afin d’éviter au village de nouveaux malheurs, s’étaient dévoués jour et nuit pour procurer aux troupes ce qu’elles pouvaient désirer. Le bourgmestre et le curé, qui tous deux avaient tant fait pour Blégny, tombèrent l’un sur l’autre. Nous reviendrons sur leur trépas. Ce n’est pas tout : la veille, le 15 août, deux habitants de Blégny avaient péri à Barchon, cet autre lieu d’horreur. Ce fut un drame. Les barbares voulaient tuer un jeune homme de 23 ans, Henri Rensonnet. La mère intervient, proteste, supplie; rien ne touche les criminels: lâchement, ils fusillent la mère et le fils. MmeRensonnet, née Ida Froidmont, avait environ 60 ans, Il est à noter que 70 blessés allemands, amenés du bois de Leval, étaient soignés à l’Institut de Blégny. Apres le quadruple meurtre du 16, l’église fut incendiée. Les religieuses de l’Institut vinrent alors relever les cadavres. A ce moment, une auto allemande passa, et de l’auto on tira sur les Soeurs, qui ne furent pas atteintes. » p. 185-186

« Les notes d’une victime.

Une personne habitant Blégny en aout 1914, témoin des faits, et maintenant réfugiée en Hollande, nous a communiqué ces pages. Nous ne résistons pas à l’envie de les reproduire : c’est le récit vécu d’un des mille épisodes tragiques de l’invasion allemande:

Notre curé, M. Labeye, avait consigné les notes suivantes dans un cahier:

« Lundi 3 août, à 5 heurs, tocsin. Signal prématuré. Mardi 4 août, tranchées. Arrestations, blessés et tués àMortier et Julémont. 4 heures, canonnade. à 5 heures, on signale des  cavaliers allemands à Trembleur. Un peloton de Belges les attaque. Une batterie, dans la campagne de Trembleur, tire toutes les cinq minutes deux ou trois coups, auxquels répond le fort de Barchon. à 6 h. ½ on me mande à l’hospice, où je confesse jusqu’à 8 h. ½. La canonnade cesse à11 heures du soir pour reprendre à 3 heures du matin.

6 août, à 5 h. – Un bataillon allemand occupe le village. Les troupes belges lui envoient des balles et se retirent sur Barchon. Mercredi après-midi, les Allemands perquisitionnent dans les maisons et envoient les gens à l’église, leur promettant sécurité. Puis ils vont les prendre dans les maisons et les y conduisent au nombre d’environ 250. Je vais à l’église. IL y avait là du brouhaha. Une quinzaine de soldats gardaient les gens. J’engage l’assistance àse calmer, à prier. Je monte en chaire et on prie. Puis je me rends au confessionnal. Presque tous s’y présentent. Plus tard, l ‘on m’interdit de confesser ou de prier et l’on procède à des investigations dans l’église. Bientôt, nous voyons la lueur des incendies allumés à l’entour . Conduit dehors peur comparaître devant le major, je trouve la place en feu : LaHalle, les maisons Delnooz, Dortu, Lechanteur, Greffe, Clermont, Heuchenne, Rikir, Carabin, Smets, Plieers, Duckers, Julin,  Dumoulin, Verviers, Westphall, Devortille, Battise, Hackin, Custers, Bartholomé, Gueussay, Comblain, Hackin, Renard, Grandjean, Bouvier, Dauy, Fransen, Rademacker, Bouwers, Battise, Darchambeau.

Etaient tués : Joseph Smets, Lambert Delnooz, Herman Hendrick .

On passe la nuit dans l’église. Ernest Clermont est pris d’une attaque de nerfs, ainsi que Leopold Dortu. Vers 5 heures, on vient- faire une proclamation : les femmes et les enfants peuvent sortir;  les hommes resteront ; on les conduira  en Allemagne … Aurais-je pu ne pas être compris dans la condamnation? En tout cas, je n’en fis pas la demande; je jugeai trop utile d’accompagner 170 malheureux.

«On part. Arrivés au delà de Golcé, on nous fait entrer dans une prairie : première alerte : nous croyons que l’on va nous fusiller. Je commence la prière. Après une heure, on se remet en marche. On entre encore dans une prairie pris de Battice. On nous parque au milieu, entourés de sentinelles. Nous devons nous coucher ; on y logera. Pour nourriture, quelques bonbons: quelques croutes ; le soir quelques gorgées de bouillon données par des militaires compatissants.

Je fus fort en butte aux mauvais procédés des soldats et de chefs subalternes : ils m’accusaient d’avoir place le téléphone à la tour (installe par l’armée belge) et d’y avoir mis des soldats avec mission de tirer sur les Allemands. Puis des impiétés sont proférées contre la religion, contre Jesus-Christ et la prière. Ils voulaient me faire avouer que je savais parler allemand. Comme je ne comprenais pas, ils me montraient le poing, me poussaient du pied, me menaçaient de leur fusil, de leur baïonnette, d’une hache, d’un poignard … Une fois, un officier me cracha au visage, jeta mon bonnet à terre, crachant dessus. Un autre me donna une bourrade dans la poitrine et un violent coup de pied à la jambe. Un soldat me piqua trois fois de sa baïonnette et me fit une légère blessure. D’autres, pour donner quelques pommes à mes compagnons, me les jetaient a la tête. Rien de bien grave; cependant ils montraient une telle fureur que, s’ils m’avaient trouvé seul, je crois qu’ils m’auraient tué.

Entre temps, on vient fusiller près de nous cinq de nos compagnons : Joseph Cursters, Jean Dortu, Sodar, Joseph Flamand et Renard. A deux reprises encore, on nous laisse croire que nous allons être également fusillés. A un autre moment, on nous met sous le feu d’une fusillade combinée de manière à nous effrayer. Puis on vient encore placer devant nous une seconde série de quatre condamnes à mort, entre autres Noël Nihan. Les malheureux étaient là depuis La veille à 4heures, les mains liées, et j’ai su qu’ils s’y trouvaient encore le lendemain de notre départ. Que sont ils devenus?

Le vendredi 7 août, il était 11 h. et demie du matin; il pleuvait à verse. Comment passerions-nous la nuit suivante? Or, un capitaine -vint nous annoncer que nous étions libres et que nous devions rentrer au plus vite à Blégny.

… Lundi 10 août; il y a, à cette date, 38 maisons brûlées et 23 endommagées.

« … Jeudi 13, quelques pillages de maisons, deux jeunes gens emmenés. Le bourgmestre obtient, au moulin d’Argenteau, une provision de farine.

« Vendredi 14, pillage de quelques maisons.

Nuit de vendredi samedi: on brûle le village de Barchon; le curé est emmené prisonnier. » 

(…)

« Le récit qu’on nous a remis continue:  M. le curé et les paroissiens de Blégny sont revenus de Battice le vendredi 7 août vers 12 h. ½  Ce fut un délire de joie au retour, pour les pauvres gens surtout réfugies à l’Hospice et à l’Institut. Toute la semaine suivante se passa dans le calme ….

Samedi, jour de l’Assumption. Vers 6 heures du soir, des soldats apportent chez M. le Curé un billet sur lequel il était écrit que, si l’on tirait encore sur le village (!), il serait fusillé.

M. le Curé, M. le Bourgmestre et N. Delnooz, beau-père du docteur, doivent se constituer prisonniers et être gardes à vue dans la chambre à coucher de M. le Cure…

On demande àsouper pour les officiers (une demi-douzaine environ) à 9 heures du soir. Ils doivent loger au presbytère, tous dans une même chambre. Voilà mes chambres, leur a dit le prêtre. Dans le Patronage, attenant à la cure, se trouve toute une troupe de soldats.

M. Delnooz et M. Ruwet, bourgmestre, arrivent à 8 heures ¼ et montent à la chambre du prêtre.  Les officiers soupent. Ils disent de préparer un bon souper pour le curé! Deus sentinelles se tenaient devant la porte de leur chambre.  Vers 1 heure ¼  de la nuit, on a tire des coups de feu près de la maison. Les officiers sont sortis … « Il y a encore trois soldats blessés, disent-ils à la servante. Les habitants ont tiré… » 

Un officier vient dire, à un moment donné: « Ils ont encore tiré, les c…. ! » La servante répond: « Il n’y a plus d’armes àBlégny. » Les officiers occupaient le salon et le cabinet sur des matelas. Le matin, ces officiers se consultèrent et chuchotèrent entre eux… Vers 5 heures, ils ont envoyé chercher une sœur de l’Institut, sachant l’allemand, pour dire à M. le Curé qu’il allait être emmené, qu’il devait partir parce que l’on avait encore tiré.

La religieuse a demandé grâce. L’officier a répondu: « C’est un ordre supérieur qui doit être exécuté … », Alors la sœur a demandé pour M. le Curé la permission de pouvoir dire sa messe, ce qui a été accordé. Le prêtre, après s’être rasé, est allé dire sa messe àla chapelle de l’Institut, accompagné de deus soldats.. . M. le vicaire a servi cette messe. Il a été étonné du calme et de la sérénité de M. le Curé. L’ « 0rate, fratres» et les prières après la messe furent dites par lui d’une façon particulièrement émouvante. Après l’action de grâces, il vient au chœur près de M. le Vicaire et demande l’absolution, sans dire pourquoi; il ne paraissait nullement ému … Il sortit pour rentrer au presbytère; il était alors 6 heures ¼environ. En sortant de la chapelle, M. le Curé a donné sa bénédiction aux religieuses et a dit : « Que voulez-vous faire? Je prierai pour vous… »  

Revenu au presbytère, il a pris une tasse de café et n’a pas mange. Il a dit àla domestique: « C’est fini, vous pouvez vous recommander aussi à la Providence… L’église va être brûlée et probablement le presbytère … » 

Louise lui a fait une tartine et enveloppé, avec celle-ci, trois lignes de chocolat. Elle a voulu lui donner de l’argent, mais il a dit : « Je n’eu ai pas besoin… Tout au moins, si je pouvais changer de soutane. » Et on l’y a autorisé.

M. le Bourgmestre et M. Delnooz sont aussi retourne chez eux pour s’habiller, toujours accompagnés de soldats; eux étaient convaincus qu’ils allaient être conduits àLiège. Le Bourgmestre avait rédigé une lettre de défense. Il est revenu seul, M. Delnooz ayant  été gracie parce que, dit-on, beaupère du médecin qui avait soigne des blesses allemands.

M. le Curé a demandé à prendre un livre dans son cabinet; il a pris son bréviaire et un autre petit livre. Il pleurait et tremblait en prenant sa tasse de café, lorsqu’il fit ses dernière recommandations.

Le Bourgmestre et le Curé, accompagnes de soldats, sont partis dans la direction de l’église, ou ils out rejoint les deux frères Hackin, que l’on avait arrêtés, semble-t-il, au hasard. Arrivés près de l’église, on leur a dit : « La voiture pour Liège va passer.. . mais vous n’avez pas besoin de voir par ou vous allez. » Et on leur a bandé les yeux, en les adossant à l’église…

Fusillade vers 7 heures ½… D’abord les deux Hackin ont été ecécutés, puis M. le Curé, ensuite M. Ruwet. M. le Curé est tombé face contre terre, sur les deux Hackin, et le Bourgmestre sur M. le Curé. Celui-ci est mort instantanément; Une balle l’avait frappé au front, enlevant un morceau du crâne gros comme la main. On mit le feu à église aussitôt après cette scène tragique. Blégny étant sous la terreur, personne n’osa se montrer. Vers 10 heures ½ , quand les soldats sont partis, deux religieuses, sœur Claver et sœur Cécile, sont allées avec une charrette à bras chercher d’abord le corps de M. le Curé, secondées d’un petit jeune homme, Leopold Lafaet, qui a été assez courageux pour venir à leur aide.  M. le Curé et M. le bourgmestre avaient tous deux leur chapelet en main. Voyant le courage des deux religieuses, les gens leur donnèrent ensuite un coup de main ; on transporta les corps à l’Institut. M. le docteur Reidemeester a fait l’autopsie. Le corps de M. le Curé était couvert de sang, les yeux fermés, plusieurs balles dans la poitrine ; on voyait, sur les jambes, les coups et les bleus reçus à Battice…

Les deux Hackin étaient tellement déchiquetés qu’on n’a pu les ensevelir. On les a enveloppés dans un drap de lit et portés à la morgue. 

Lundi après –midi, un confrère de M. le Curé Labeye, de Saint Remy, est venu procéder à l’inhumation avec le vicaire. Tous deux, revêtus de la chape, précèdent les corps que l’on porte à bras, car il n’y a pas même de civière ; ils passent en face de l’église, dont les ruines sont toujours fumantes. Triste cortège. Les religieuses suivent. Les corps sont déposés au cimetière. » p. 189-194

Blegny monument Wereldoorlog 1